Les premiers raids vikings - 787-794 . (Eriamel)

Le 8 juin793, les vikings attaquent le monastère de LINDISFARNE, Ce mo­nastère fondé en 655 par des moines irlandais, a joué un rôle important dans la christianisation de l'Angleterre. Aussi ce raid soulève-t-il une grande émotion en Europe Occidentale quand le monde chrétien apprend que des païens ont profané le lieu sacré ou Saint Cuthbert a été abbé au siècle précédent. Si la date de ce raid est parfaitement connue ce n'est pas la première incursion des vikings : quelques années auparavant, Beaduheard, officierdu roi Bertric, roi de l'Est Anglie, est tué par l'équipage de trois navires scandinaves. La scène se passe entre 787 et 789. Après Lindisfarne, de nombreux monastères du nord des îles britanniques sont attaqués tour à tour, 794 : attaque des monastères de Jarrow, puis de Monkwearmouth, 795 : attaque des monastères de l'Ile d'Iona (fondés par St Colomban) et des îles d'Inishmurray et Inishbofin au nord de l'Irlande...
 

RAGNAR LODBROK est l'un des plus grands chefs danois du 9ème siècle. C'est probablement lui qui, en 843, commande les vikings qui attaquent Nantes et remontent la Loire jusqu'à Tours. L'année suivante, il remonte la Garonne et pille Bordeaux et Toulouse... Pendant ces années, sa flotte sillonne le Golfe de Gascogne... En 845, à la tête de 120 navires, il attaque Paris le jour de Pâques.

















Il est le premier viking à négocier avec le roi de France Charles le Chauve.
Son succès est si grand qu'à son retour du Danemark, Harek, qui vient de subir une défaite devant les saxons, le reçoit fraichement. La fin de sa vie est mystérieuse. Pour les uns, il serait mort peu après son retour au Danemark des suites d'une épidémie contractée pendant le siège de Paris. Pour d'autres, ses expéditions l'auraient conduit en Europe Centrale et à Byzance, où il aurait combattu les scythes avant d'être capturé. Pour d'autres encore, Ragnar aurait écumé les îles britanniques, où il aurait été fait prisonnier par le roi de Northumbrie Aella. Entré dans la légende, il est impossible aujourd'hui de faire la part du vrai dans le récit des exploits qui lui sont attribués... Les sagas des grands chefs étant à l'époque racontées oralement, certains lieux ont pu être déformés par les différents narrateurs avant la transcription écrite. Toutefois, les circonstances de la mort de Ragnar sont similaires dans les deux dernières versions: ses ennemis le jetèrent dans une fosse pleine de serpents. Avant de mourir sous leurs morsures, il eut le temps de composer un poème. Il serait alors mort vers 860.


OLAF LE BLANC. Ce norvégien débarque en Irlande en 853 et, avec l'aide d'un autre chef prestigieux, IVAR, conquiert Dublin. L'identité d'Ivar est douteuse (les sources Irlandaises le présentent comme le frère d'Olaf, mais on l'a aussi identifié à Ivar le Désossé, Fils de Ragnar Lodbrok, donc danois). A cette époque, le pays est en proie à des luttes incessantes entre Irlandais, Danois et Norvégiens. Olaf réussit à faire reconnaître son autorité par tous les vikings d'Irlande, Danois et Norvégiens et, quelques années plus tard, s'impose également face aux vikings d'Ecosse, Cette époque est relative­ment prospère pour l'Irlande, certains Irlandais adoptent le mode de vie des scandinaves.
En 871, Olaf le Blanc laisse à Ivar le trône de Dublin. Dans les sagas, Olaf est mort en Irlande à cette époque, mais de sources Irlandaises, il est tué en Norvège au cours d'un conflit où il était venu prendre part à la demande de son père. A la mort d'Ivar en 873, les scandinaves se divisent et s'entredéchirent à nouveau.
 
 
BJORN COTES DE FER est le fils présumé de Ragnar Lodbrok. Il apparait sur la Seine en 856 et sa flotte rejoint celle de Sigtrygg à Pitres. Ensemble, les deux chefs mènent des expéditions entre le fleuve et la forêt du Perche. L'Ile de Jeufosse ou d'Oissel (probablement les deux) est fortifiée de palissades et les scandinaves y installent leur camp pour l'hiver. Le 26 décembre, Bjorn mène une expédition dans les faubourgs de Paris, en 857 Chartres est prise et pillée. Cette même année, Sigtrygg quitte la Seine et en 858, Bjorn est seul à commander les vikings sur son cours. De ce fleuve, il mène des raids éclairs dans la région d'Evreux et de Beauvais. Excédé, Charles le Chauve viendra mettre le siège devant son camp, mais sera trahi par les siens. On ignore si Bjorn est à Jeufosse à ce moment, en effet, il est rejoint par Hastein cette même année et quelques mois plus tard, au début de l'année 859, Bjorn et Hastein sont sur l'Atlantique et font voile au sud, un périple qui les conduit jusqu'en Méditerranée. La trace de Bjorn disparait au retour de cette expédition en 862.
 
GUDFRID est le fils du roi Danois Harald Klak, Il reçoit le baptême à Mayence en826 alors qu'il est enfant, en même temps que son père qui souhaite obtenir le soutien de Louis le Pieux pour prendre le trône du Danemark, en présence de Louis et de Lothaire,
En 852, il arrive sur la Seine après avoir quitté la Frise et s'associe avec le norvégien Sigtrygg. Pendant l'hiver 852/853, les deux hommes sont assiégés sur l'île de Jeufosse par Charles le Chauve accompagné de son frère Lothaire. Gudfrid négocie alors avec Charles et quitte la Seine, laissant Sigtrygg à Jeufosse -celui-ci ne se sentant pas concerné par cet accord- pour se retrouver aussitôt sur la Loire. Nantes et Tours sont ainsi attaquées en 853 lors des raids qu'il lance de son camp retranché sur l'Ile de Bièce, face à Nantes.
En 854, Sigtrygg arrive à son tour sur la Loire, les campagnes de Gudfrid ayant été plus fructueuses que les siennes sur la Seine, Sigtrygg exige sa part de butin. Envain, Gudfrid et ses hommes retranchés dans leur camp empêchent le nouvel arrivant de prendre pieds sur Bièce. Sigtrygg s'allie alors au roi Breton Erispoë et assiège Gudfrid. Après une journée de bataille, Sigtrygg blessé se réconcilie avec Gudfrid qui lui donne un peu de butin à condition qu'il reparte sur la Seine.
Gudfrid se venge ensuite en écumant la Bretagne, en particulier Vannes et la Vilaine, seul le monastère de Redon sera miraculeusement épargné, il .reprend également ses raids sur la Loire: Blois est ainsi attaquée. En 855, Erispoë qui a reconstitué une armée, l'oblige à reprendre la mer et il rejoint son oncle Rurik en Frise, il lui succède en 876. Dans les années 880, lui et ses hommes constituent une partie de la grande concentration scandinave qui ravage le pays entre l'Escaut et la Somme, puis sur le Rhin et la Meuse. En effet on retrouve Gudfrid en 882 au camp d'Elsloo où il partage le commandement avec Sigfrid et Orm. Il est tué en Frise en 885.
Nom donné dans d'autres ouvrages: Gudfrid = Godfrid -Godfred, Sigtrygg =Sidric -Sidroc).
 
 

 
L'Age d'Or des grands chefs vikings - 839-885.

 
En 839, un premier chef norvégien important THORGILS*, fait son apparition au nord de l’Irlande. Il vient non seulement piller, mais
conquérir et régner. Il commence par s'enfoncer dans les terres pour dévaster le centre religieux d'Armagh. D'après la légende, il place sa femme Ota à la tête de l'ancien monastère de Clonmacnoise où celle-ci prophétise. En 840, Thorgils domine tout le nord de l'Irlande et établit des bases fortifiées qui vont devenir les principales villes du pays. En 845, les irlandais qui résistent toujours, le capturent à la suite d'une trahison et le noient dans le lac Owel. Une légende donne une autre version des faits: Thorgils fut attiré par une belle princesse irlandaise
dans un îlot du lac Owel, entourée de ses demoiselles d'honneur qui étaient, en fait, quinze Irlandais costumés en femmes.
* (Nom donné dans d'autres ouvrages : Turgeis.)

                                                   La mort de thorgils (cliquez sur l'image pour l'agrandir )
                                                                     extrait de Moi Svein, compagnon d'hasting 

                                                                                                Tome 1
Paris à l'époque d'après maquette, extrait de Moi Svein, tome 1, cliquer pour agrandir.
Ragnar et Charles le chauve à St Denis
La désunion des princes carolingiens dans l'empire franc, une aubaine pour les Vikings. (par Eriamel), 

L'âge d'Or des viking débute dans les année 840, c'est particulièrement vrai en ce qui concerne l'Empire franc. On l'a vu plus haut, les premiers qui ont fait les frais des raids vikings sont les Northumbriens et les Irlandais. En ce qui concerne le continent, l'empire est puissant à l'apogée de Charlemagne, couronné Empereur en l'an 800.

Charlemagne a plusieurs fils, Pépin (né vers 770, fils d'une première concubine), Charles (né vers 772), Carloman (né vers 777) et Louis (né vers 778) (tous trois fils de Hildegarde qu'il a épousé en 771).
En 781, Charlemagne, roi des Lombards et roi des Francs, octroie des titres à ses fils :  Carloman qui est rebaptisé Pépin devient roi d'Italie et Louis devient roi d'Aquitaine. Charles le fils ainé est associé à la conduite du royaume Franc.
Peu de temps après, Charlemagne, rencontre, lui aussi, quelques problèmes avec sa progéniture, devenu illégitime par le mariage du roi avec Hildegarde, le (premier) Pépin projette d'assassiner le roi des Francs et des Lombards en 792. Dénoncé, il est capturé et condamné à mort, sa peine sera commuée en enfermement à perpétuité, Pépin deviendra moine à l'abbaye de Prum.
Le 25 décembre 800 Charlemagne et son fils Charles (le Jeune) sont respectivement couronnés Empereur et Roi des francs. 
Quand Charlemagne meurt en 814, il n'y a pas de problème de partage puisque ses fils, Charles (sans héritier) et Pépin, sont morts quelques années auparavant. Louis (né en 778) devient Roi des Francs et des Lombards, et peu après, en 816, empereur.
Louis le Pieux a alors 38 ans, son premier fils Lothaire (né en 795) est âgé de 21 ans, et ses  frères Pépin et Louis sont âgés respectivement de 19 ans et 10 ans.
En 817, sous l'influence de son épouse Ermengarde, Louis destitue Bernard, fils de Pépin d'Italie, de son titre de roi d'Italie. Celui-ci se révoltera, capturé en fin d'année, il meurt des suites de son aveuglement au fer incandescent au début de l'année 818. 
Charles décide aussi de désigner Lothaire comme son successeur au trône impérial, dans le but d'éviter une guerre fraternelle.
Pépin reçoit l'Aquitaine et Louis la Bavière. (carte ci contre, extrait du tome 3 de Moi Svein).
Ermengarde meurt un an plus tard, Louis se remarie, en 819, avec la belle Judith de Bavière, que l'empereur aurait choisie lors d'un concours de beauté. De cette union va naitre Charles, dès lors la belle Judith fera tout son possible pour que son fils soit doté d'un héritage conséquent.




















Ci-contre extrait Moi Svein tome 3 : Pépin d'Aquitaine. (cliquez pour agrandir l'image)

En 823, de l'union entre Louis et sa nouvelle épouse va naitre Charles, en 823, dès lors la belle Judith fera tout son possible pour que son fils soit doté d'un héritage conséquent, elle place ses proches aux postes clef, sa sœur épousant Louis, et exige de son époux, une redistribution de l'héritage.
En accordant en 829 à son quatrième fils Charles, l'Alémanie (correspondance actuelle : grossièrement à l'Alsace-Bade-Wurtembergen réunis) en apanage, Louis le Pieux déclenche, la révolte de ses fils, en particulier de Lothaire. L'empereur s'enfuit en exil à Barcelone.
C'est sans doute à cette occasion que l'empereur déchu rencontre Bernard, comte de Septimanie (territoire entre Barcelone et les Pyrénées).
 On passera ici les divers rebondissements et changement d'alliances, car Lothaire, devenait à son tour trop puissant aux yeux de ses frères. Le vieil empereur fut libéré, Lothaire fit retraite vers l'Italie et fût déchu du titre impérial. Bernard de Septimanie devient l'un des proches de l'empereur et "précepteur" du jeune Charles, cependant au bout de quelques temps, vers 832, des rumeurs font état de relations adultères entre Judith et Bernard.  Judith préoccupée par l'ascension de son fils le sacrifie et l'éconduit.  Bernard se rapproche de Pépin.
Judith continue ses intrigues, en 838, à la mort de Pépin , elle fait en sorte que Charles reçoive le royaume d'Aquitaine spoliant Pépin II, le fils de Pépin.
Louis le Pieux meurt peu après en 840, mais le mal est fait. Pépin n'a qu'une unique solution : s'allier avec Lothaire qui veut reconquérir le titre impérial promis. C'est là qu'entrent en scène deux grands barons de l'empire, Lambert, comte des Marches de Bretagne et Rainaud, comte d'Herbauge, tous deux voisins qui s'engagent aux cotés de Charles et de Louis.
Le 25 Juin 841, les deux armées engagèrent le combat à Fontenoy en Puisaye. Ce fut un massacre effroyable. Lothaire et Pépin furent battus.
Pendant tout ce temps, les grands de l'empire ne voient pas le péril, les armées qu'ils ont concentrées, ne s'occupent plus de la protection du territoire et en mai 841, les vikings remontent la seine jusqu'à Rouen.
 

  la bataille de Fontenay en Puissaye , extrait de "Moi Svein, tome 3 " cliquer sur l'image pour l'agrandir

HASTEIN (Hasting), est incontestablement le viking le plus redouté en terre Franque et du monde chrétien. On ignore ses origines : Danois, Norvégien ou même champenois (comme le suggère au IXè siècle le moine G1aber, il serait originaire du village de Tranquillus, près de Troyes: Trancault le repos).
En 856, ses hommes apparaissent sur Jersey et Guernesey, deux ans après, il aborde la côte normande et marche sur Chartres, puis Bayeux. Arrivant à son tour sur la Seine, il s'associe à Bjorn.
En 859, les deux associés longent les côtes de Bretagne, d'Aquitaine puis du Portugal où ils tentent un débarquement. Ils franchissent le détroit de Gibraltar, attaquent Algésiras dont ils brûlent la mosquée et mettent cap sur l'Afrique du Nord, pillant Nekor.
Ils ravagent la cote méditerranéenne, les îles Baléares et établissent un camp en Camargue. De là, ils mènent des raids sur Arles,  Nîmes et Valence. Hivernant sur l'île, ils préparent leur périple sur l'Italie, plusieurs villes de Lombardie sont pillées dont Pise. C'est là qu'ils auraient pris la ville de Luna par la ruse.                (dessins ci contre)
Sur le chemin du retour, ils auraient enlevé les fils du souverain de Navarre pour le restituer contre une rançon. L'épopée méditerranéenne des deux hommes s'achève en 862, date à laquelle Bjorn quitte Hastein.

 
On retrouve Hastein à la tête des vikings de la Loire de 864 à 882. Ses hommes attaquent en 864 Clermont Ferrand et tuent le comte d'Auvergne : Hugues. En 866, alliés aux bretons, ils tuent Robert le Fort (Aïeul d'Hugues Capet) à Brissarthes et pillent Bourges et Orléans.
En 872, il s'empare d'Angers et s'y installe jusqu'en 873, date à laquelle il négocie son départ avec Charles le Chauve et Salomon, le Breton. En 874, Salomon est tué par un rival et le fils de celui-ci fait alliance avec Hastein pour combattre le fils d'Erispoë.
En 882, Hastein repart en Frise et rejoint la grande concentration scandinave qui occupe cette région.
En 885, il participe avec ses hommes au siège de Paris sous les ordres de Sigfrid, en 886, Sigfrid abandonnant le siège, Hastein prend le commandement. Les raids de cette période l'auraient mené jusqu'en Bourgogne. Les armées franques emmenées par Eudes réagissent. Hastein gagne  l'Angleterre et remonte la Tamise avec 80 navires. Un jour qu'il était parti piller, son camp tombe aux mains des saxons menés par Adhered, comte de Mercie...
Il disparait des textes peu après cette date.
























Hasting à Luna,  extraits du tome 2 de la bd "Moi Svein" (cliquer sur les dessins pour agrandir)
 

En 820, curieusement le premier raid viking touche les cotes de l'empire, sans doute le premier signe imperceptible que les marchands scandinaves ont ramenés des informations sur les premiers troubles qui secouent l'empire (817 - 818 conflit avec Bernard, puis le remariage du roi qui éloigne un peu plus les fils du premier lit de l'empereur de celui-ci. Toutefois, les structures mises en place sont encore efficaces, les vikings vont être repoussés : "...treize corsaires sortis de la Normandie, et qui tentèrent d'abord de piller le littoral de la Flandre, furent repoussés par les garnisons; toutefois, et par l'incurie des gardes, ils brûlèrent quelques misérables chaumières et enlevèrent un peu de menu bétail. Ayant ensuite essayé d'en faire de même à l'embouchure de la Seine, ils essuyèrent une vigoureuse résisitance de la part des gardes du rivage, eurent cinq des leurs tués, et se retirèrent sans avoir réussi plus heureux enfin sur les côtes de l'Aquitaine,  ils dévastèrent un bourg nommé Buin, et regagnèrent leur patrie chargés d'un imense butin..." (Annales d'Eginhard dites Annales Royales)
Quelques semaines auparavant, des contingents entiers des armées carolingiennes ont quitté leurs cantonnements, les grands de l'empire n'étant plus préoccupés qu'en découdre entre-eux, ne gardent plus leurs frontière et en mai 841, une escadre viking commandé pas Asgéir remontent la Seine jusqu'à Rouen.
Les faits sont relatés par les moines de l'abbaye de Fontenelle (St Wandrille)dans leurs annales.
Le 12 mai, les Vikings entrent dans l'estuaire de la Seine, et remonte le fleuve jusqu'à Rouen qu'ils atteignent deux jours plus tard. La cité sera pillée et incendiée. Soixante huit captifs seront emmenés comme esclaves. Les moines de St Ouen ont juste le temps de fuir avec les reliques de leurs saints. 
Les Scandinaves décident de redescendre la Seine et de piller chaque monastère qu'ils ont repéré quelques jours auparavant. Le 24 Mai, l'abbaye de Jumièges fait les frais de leur passage. Le lendemain, les moines de l'abbaye de Fontenelle obtiennent d'être épargnés contre une rançon de six livres d'or. Quelques jours plus tard, en aval, les captifs de Rouen seront libérés contre une rançon remis par les moines de St Denis. Quelques jours plus tard, l'abbaye de Fécamp est à son tour la proie des Vikings.

Annales de St Bertin pour 841 : " Cependant les pirates danois, venus des rives du Nord, firent irruption sur le territoire de Rouen et, promenant partout la fureur du pillage, du fer et des flammes, livrèrent la ville au carnage et à la captivité, dévastèrent tous les monastères ainsi que tous les autres lieux voisins de la Seine, où les laissèrent remplis d'effroi, après en avoir reçu beaucoup d'argent."



La bataille de Fontenoy, ne règle rien. Lothaire, battu, s'enfuit à Aix la Chapelle, Après la bataille, Charles prend en otage le fils de Bernard de Septimanie pour amener celui-ci à négocier la reddition de Pépin. Pourtant Bernard, vassal de Charles pour la Gothie (Septimanie) et de Pépin pour le comté de Toulouse, s'est abstenu de toute participation dans la bataille.
Charles récompense aussi Renaud le comte d'Herbauge, en lui donnant le comté de Nantes, au détriment de Lambert qui dès lors se met au service des Bretons.
Charles et son oncle Louis marchent sur Aix la Chapelle et Lothaire affaiblit est bien obligé de négocier pour sauver ce qui peut être. 
Pendant que les grands en sont à leurs préoccupations, Renaud attaque les Bretons sur la Vilaine. Son succès sera de courte durée, lors de son retour sur ses terres, il est surpris par Lambert à Blain et sera tué vers la mi-juin 843. Quelques jours plus tard, 
Nominoe, comte de Bretagne envoie Lambert négocier avec les Vikings... (Chronique supposée de Nantes)


Le 24 juin 843, jour de la Saint Jean Baptiste, Vikings et Bretons attaquent Nantes. 

Annales de Saint Bertin :"...le breton Noménoé et Lambert, qui lui avait récemment retiré leur foi, tuèrent Renaud, duc de Nantes et firent plusieurs prisonniers...Des pirates Normands arrivés dans la ville de Nantes, après avoir tué l'évêque et beaucoup de clercs et de laïcs sans distinction de sexe et avoir pillé la ville, allèrent dévaster les parties inférieures de l'Aquitaine, enfin arrivés dans une certaine île, ayant fait venir de la terre, ils firent des maisons pour hiverner et s'y établirent comme en perpétuelle demeure."



En 845, les vikings reviennent sur la Seine et remontent jusqu'à Paris, la même année les vikings remontent l'Elbe : 
Annales de St Bertin pour 845 : Hiver très rude. Les Normands, avec cent vaisseaux, entèrent le 20 du mois de mars dans la Seine, et ravageant tout de côté et d'autres, arrivèrent sans résistance à Paris. Charles fit dessein d'aller à leur rencontre, mais prévoyant qu'en aucune façon les siens ne pourraient remporter l'avantage, il pactisa aucunement avec eux, et, par un don de sept mille livres, il les empêcha d'avancer et leur persuada de s'en retourner... Eurich, roi des Normands, s'avança contre Louis en Allemagne avec six cents vaisseaux le long du fleuve de l'Elbe.
En 844, Guillaume le fils de Bernard de Septimanie parvint à s'évader, Charles le Chauve, après s'être assuré de la neutralité de Lothaire, s'enfonce en Aquitaine et marche sur Toulouse occupé par Bernard. Ne pouvant prendre la cité, il fait appel à des renforts venus de Poitiers, mais ceux-ci sont interceptés par Pépin et Guillaume. Charles le Chauve doit rebrousser chemin.
D'autres annales et chroniques énumèrent les faits dont on trouve une compilation dans le recueil des historiens des Gaules et de la France. Tome septième. Index chronologicus...

Les Normans viennent en France sous la conduite  d'Oscher, brûlent Rouen, et réduisent en cendres
le Monastère de Jumièges. Le Monastère de saint Wandrille se rachette pour six livres pesant d'argent. Les Moines de saint Denis payent 26 livres pesant pour la rançon de 68 captifs. Les Normans gagnant la mer Vulfard se présente devant eux mais ils refusent le combat. 40. c.
 
Les Normans se jettent sur Rouen pillent la ville, massacrent et emmènent en captivité les Moines et le peuple, ravagent les Monasteres les Eglises et les lieux voisins de la Seine. 59. d. 152.b.
 
Les Normans pillent et détruisent Rouen, après en avoir tué l'Evéque; ils mettent le feu au Monastère de Jumièges. 231. c.
 
Les Normans brûlent Jumièges ils projettent ensuite d'aller à Rouen. Les Moines transfèrent le corps de saint Ouen à Condé, et les reliques du martyr saint Nicaise à Wambaise. 372. b.
 
Le corps de saint Ouen est porté par les Moines à Gagny. Les reliques de saint Aicadre sont transférées à Haspres par les Moines de Jumièges. 40. n.
 
Les Normans entrent en France par la Seine. 224. c. 358. n. Ils pillent Rouen. 246. c.
Translation de saint Ouen son Monastère est brûlé le 15 de mai. 371. c.

 

VÉLAND (Weland) attaque Quentovic (dans la baie de Somme) en 859, et s’établit sur la Somme. A la même époque, d’autres vikings sont installés sur l’ile d’Oissel.
Au printemps de l’année suivante, Charles "le Chauve" préoccupé soudainement de la présence des scandinaves sur Oissel, un peu trop près de Paris, négocie avec véland, le chef des Vikings de la Somme pour qu'il attaque ses homologues installés en vallée de Seine. Charles lève un tribut pour payer les trois mille livres d’argent promis à Véland. En attendant que cette quantité d’argent soit rassemblée, Véland et ses hommes quittent la Somme pour piller les cotes de la Bretagne Anglo-saxonne.
En 861, rien n’est réglé, en janvier les Danois de la Seine attaque et brûlent Paris et Saint Germain, tandis que Véland ravage le pays de Térouanne dans les semaines qui suivent. Enfin, à la tête de deux cents navires, nous informe les annales de St Bertin, il assiège les Normands de l’île d’Oissel. Entre temps les enchères ont monteés, Charles a été obligé d’ordonner de lever un tribut de cinq milles livres d’argent, avec, en plus, des bestiaux et du grain. Une autre flotte de soixante navires vient se joindre au force de Véland, si bien que les Danois de Oissel offrent à leurs assiégeant six milles livres tant or que argent. Weland remplit sa mission, et tous redescendent la Seine vers la mer.  L’hiver les empêchant d’entrer en mer, et Véland étant libre des engagement pris, tous les vikings remontent la Seine occupant différents ports. Weland arrive ainsi jusqu’à Melun alors que son fils, associé aux Vikings d’Oissel, occupe le monastère de St Maur des Fossés et attaque Meaux.
Charles le Chauve semble soudain curieusement absent, certains historiens ont vu dans cette absence, l’approbation tacite de ce dernier, le raid sur Meaux devenant un avertissement à son fils rebelle Louis le Bègue et à son puissant protecteur, l'oncle de la reine, Adalard.
Il est vrai qu’au même moment, Charles le Chauve traverse la Bourgogne pour se porter « au secours » de la Provence, attaqué par les vikings d’Hastein, dans les états appartenant à son neveu. Mais là il est arrêté par Girard, gouverneur de Provence (ancien comte de Paris) et se repli sur son palais de Ponthion.
Au printemps 862, Charles envoie son armée sur les rives de l’Oise, de la Seine et de la Marne. Les vikings négocient de nouveau, ils acceptent de libérer leurs otages et en contrepartie la plupart d’entre-deux redescendraient la Seine. Weland, lui, vint à Charles, se recommanda à lui et lui prêta serment ensuite il raccompagna toute la flotte danoise jusqu’à Jumièges les bateaux furent réparés. A l’équinoxe, les danois reprirent la mer, la plus grande partie mettant cap sur la Bretagne et sur la Loire. Weland retourna vers Charles le Chauve, et se fit chrétien avec femme et enfants. Il semble alors qu’il soit régulièrement dans l’entourage de Charles le Chauve. En 863, alors que Weland accompagnait le roi, deux de ses anciens compagnons demandant à être baptisés, accusèrent Weland d’infidélité, il fut tué par l’un d’eux devant Charles le Chauve dans un combat judiciaire.
 
 
 
 
Nous avons ci-dessus évoqué, par quelques exemples, les faits et  soubresauts qui émaillèrent l'histoire de l'empire carolingien. Les raids vikings allaient encore se poursuivre sur plusieurs décennies pour les mêmes raisons.
Le tableau joint ci après couvre la période 800 à 866. (Cliquer sur fichier ci dessous.)

Les chefs Vikings sur les fleuves
et rivières de la France.

les chiffres en italiques sont des estimations (article en cours)
Les vikings sur la Somme :
Plusieurs raids vikings touchent la Somme, curieusement le nom des chefs de guerre apparaissent peu.

chef inconnu                 820 embouchure  (13 navires - 450 à 550 hommes)
V
éland,                        859 - 860
Gudfrid                        880
Guaramond,              881 mort à Saucourt en Vimeu
Hasting (Hastein)       après 886 et avant 895 ?


Les Vikings sur la Seine :
Principale voie de communication pour pénétrer dans l'empire, les textes nous ont laissé de nombreux noms de chefs de guerre.
chef inconnu                  820 baie de Seine (13 navires - 450 à 550 hommes)
Asgeir,                          841 (première attaque de Rouen),  851, 852
Ragnar lodbrok,           845 (120 navires - 4000 à 5000 hommes , première ataque de Paris)
Sigtrygg,                      852, 855, 
Gudfrid,                        852
Bjorn, cotes de Fer      855, 858
Hasting (Hastein)        858, 885, 886 (sans doute dans le contigent de Sigfrid) + la Bourgogne
Véland                          861, 862 (200 navires + 60 supplémentaires - 5000 hommes
Sigfrid                          885 (700 navires - 25000 à 30000 hommes
Hune                             896, 897
Hrolf (Rollon)              911 (devient comte de Rouen en 911)

Les Vikings sur la Loire : 
Deuxième voie fluviale d'importance, ce sont souvent après leurs raids sur le Seine que les Vikings remontaient la Loire, de plus, les îles en mer, proche de l'estuaire, leur offraient des refuges imprenables.

Ragnar lodbrok ?           843 (100 navires ? - 3000 hommes)
Gudfrid,                          853 - 854
Sigtrygg,                        854
Bard                                865
Hastein (Hasting)          866, 872, 873
Rögnvald (Ragenold)    919 à 925 (devient comte de Nantes en 921)

Les Vikings sur la Vilaine :
Gudfrid,                          854
Sigtrygg,                        854

Les Vikings sur la Charente : 
Már                                 863

Les Vikings sur le Rhône : 
Hastein et Bjorn, cotes de Fer  860-861

Les Vikings en Méditerranée. 

Voici un exemple de la mise en bande dessinée du fameux raid des Vikings en Méditerranée relaté dans le tome 2 de la série "Moi Svein", et la recherches des textes historiques qui ont permis d'écrire cette histoire. 
Excepté quelques lignes, tout le rédactionnel ci dessous apparaît dans le cahier pédagogique de ce tome.
 
L’ouvrage commence par l’accostage des côtes de la Galice, sur une zone aujourd’hui à cheval entre l’Espagne et le Portugal, puisque Braga est en Portugal et les premiers textes qui mentionnent les faits sont :
  
Chronique d’Albelda, c61, dans Florez, Espana Sagrada, t XIII, p 453.
« Du temps d’Ordonio, fils de Ranemir (850-866), les normands firent une nouvelle invasion sur les cotes de Galice et furent repoussés par le comte Pierre. »
  
Sébastien de Salamanque, dans Florez, Espana Sagrada, t XIII, p 489.
« A cette époque (sous le roi Ordonio), les pirates normands reparurent sur nos rivages, puis ils allèrent en Espagne * et ravagèrent toutes les côtes par le fer et le feu. »
*C’est à dire dans l’Espagne musulmanne.
  
Un autre historien Galicien, du siècle dernier donne quelques précisions sur ce raid et la poursuite de celui-ci plus au sud :
 
José Antonio Conde, Historia de la dominacion de los arabes en Espana.
« A cette époque-859-une nouvelle escadre normande apparut sur nos côtes. Ces farouches fils du Nord prirent pied sans rencontrer aucune résistance des gens du pays ; submergés par la terreur en voyant ce débarquement, ces derniers abandonnèrent, comme la fois précédente, leurs maisons, se repliant avec leurs troupeaux vers les grands centres de population. Les Normands saccagèrent et ravagèrent nos régions côtières. Mais se réunissant à grand renfort de trompes et de tambours sous les ordres du comte Pierre, seigneur de Braga, les galiciens tombent sur les ravageurs fils du Nord, en faisant un cruel massacre, et les obligent à rembarquer, selon la chronique d’Albelda.
Il est singulier de constater qu’à deux reprises nos Galiciens eurent la gloire de repousser les normands,et aussi que, par la suite les vikings dirigèrent leur campagnes contre les côtes andalouses. Ils y débarquèrent, et parcoururent victorieusement les campagnes de Rayyo (Malaga), Catarma, les gras cantons de Ronda, laissant partout d’après la chronique musulmane, les traces des ravages de la tempête. »

Cet extrait est cité dans « Historia de Galicia » par Don Bénito Vicetto –1871-
 
Ce qui explique le raid éclair de Svein à Ronda , suite à la capture de deux navires viking par les sarrasins, tandis que Björn et Hasting écument la contrée de Malaga, ( évoqué dans les paroles de björn planche 12). ce fait est évoqué par :
 
 Ibn-Adâri, dans Dozy : Recherches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne au moyen âge, 2e éd. Leide,1860,2 vol,in-8e,tII,p291
« En l’année 245 (8 Avril 859-27 Mars 860) les Madjous se montrèrent de nouveau, et cette fois dans 62 navires, sur les côtes de l’Ouest ; mais ils les trouvèrent bien gardées, car des vaisseaux musulmans étaient en croisière depuis les frontières du coté de la France jusqu’à celles de la Galice dans l’extrême Ouest. Deux de leurs navires devancèrent alors les autres, mais poursuivis par les vaisseaux qui gardaient la côte, ils furent capturés dans un port de la province de Béja.


On y trouva de l’or, de l’argent, des prisonniers, des munitions. Les autres navires des Madjous s’avancèrent en suivant la côte, et parvinrent à l’embouchure du fleuve de Séville. Alors l’émir (Mohammed) donna à l’armée l’ordre de se mettre en marche et fit proclamer partout qu’on eût à se ranger sous les drapeaux du hâdjib Isa-ibn-Hassan. Quittant l’embouchure du fleuve de Séville, les madjous allèrent à Algéziras, dont ils s’emparèrent, et où ils brûlèrent la grande mosquée. Puis ils passèrent en afrique, et dépouillèrent les possesseurs de ce pays. Cela fait , ils retournèrent vers l’Espagne, et ayant débarqué sur la côte de Todmir, ils s’avancèrent jusqu’à la forteresse d’Orihuéla. Puis ils allèrent en France où ils passèrent l’hiver. Ils y firent un grand nombre de prisonniers, s’emparèrent de beaucoup d’argent, et se rendirent maîtres d’une ville où ils s’établirent et qui aujourd’hui encore porte leur nom. Ensuite ils retournèrent vers la côte d’Espagne, mais ils avaient déjà perdu plus de 40 de leurs vaisseaux, et quand ils eurent engagé un combat avec la flotte de l’émir Mohammed, sur la côte de Sidona, ils en perdirnet encore deux qui étaient chargés de grandes richesses. Les autres navires continuèrent leur route. »

 ci contre extrait Moi Svein , tome 2 Méditerranée, la capture de deux navires vikings.
 
 Après la perte de deux de leur bateau, on retrouve les vikings à l’embouchure du fleuve de Séville, puis à Algéziras , ce qui nous rapproche du texte de l’historien galicien et de Ronda et de Malaga (cités situées à moins de 80kms à vol d’oiseau à l’intérieur des terres pour la première et à quelques 130 kms par voie de mer pour la seconde).
 Le franchissement de la méditerranée est ensuite confirmé dans plusieurs autres textes arabes,
Un texte espagnol, les annales de St Bertin et par de vieilles sources Irlandaises :

 
 Nowairi, dans Dozy : op.cit.,t II, p 296.
« Dans l’année 245, les Madjous vinrent attaquer l’Espagne dans leur navires. …
Puis ils passèrent en Afrique, après quoi ils retournèrent en Espagne, et les troupes de Todmir ayant pris la fuite, ils se rendirent maîtres de la forteresse d’Orihuela. Ils s’avancèrent ensuite jusqu’aux frontières de la France, et faisant des incursions dans ce pays, ils obtinrent beaucoup de butin et de prisonniers. Pendant leur retour, ils rencontrèrent la flotte de l’émir Mohammed, et ayant engagé un combat avec elle, ils perdirent quatre de leurs vaisseaux , dont deux furent brûlés ; ce qui se trouvait dans les deux autres tomba entre les mains des Musulmans. Alors les Madjous commencèrent à combattre avec fureur, de sorte qu’un grand nombre de Musulmans moururent martyrs. Les Madjous allèrent jusqu’à la ville de Pampelune, et firent prisonniers le Franc Garcia, seigneur de cette ville. Celui-ci se racheta moyennant quatre vingt dix mille dînars. »

 
 
 Becrî, dans le Journal asiatique, traduction de Slane, 1859, p 169
«En l’an 244,  les Madjous, que Dieu les maudisse ! envahirent la ville de Nokour et la mirent au pillage. Ils emmenèrent en captivité tous les habitants qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite. Au nombre des prisonniers se trouvèrent Amma-t-er Rahman, la servante de Dieu le misercordieux, fille de Ouakef, fils d’El Motacem ibn Salet, et sa sœur Khanâoula ; mais elles furent rachetées par l’inam Mohammed ibn Abd – er- Rahman (5e souverain oméïade d’Espagne). Pendant huit jours, la ville de Nokour resta au pouvoir des Madjous. »
Extrait Moi Svein tome 2 , la capture des deux princesses évoqué par Becri mais aussi, la capture du grand père d’Ibn Sâlih dans la Chronique d’ Ibn al – Quîtiya. (voir plus loin).

Becrî, dans le Journal asiatique, traduction de Slane, 1859, p 327
« La seconde fois qu’ils débarquèrent au port d’Asila, leur flotte venait d’être chassée des parages de l’Andalousie par un fort coup de vent. Plusieurs de leurs navires sombrèrent à l’entrée occidentale du port, au lieu qui s’appelle encore Bab-el-Madjous,  « la porte des paîens. » Les habitants du pays s’empressèrent alors de bâtir un Ribat sur l’emplacement d’Asila, et d’y installer une garnison qui devait se renouveler régulièrement au moyen de volontaires fournis par toutes les villes du voisinage. »
 
Sébastien de Salamanque, dans Florez, Espana Sagrada, t XIII, p 489.
« A cette époque (sous le roi Ordonio), les pirates normands reparurent sur nos rivages, puis ils allèrent en Espagne * et ravagèrent toutes les côtes par le fer et le feu. Ayant ensuite traversé la mer, ils s’emparèrent de Nachor ,ville de la Mauritanie, et y massacrèrent une multitude de Chaldéens. Ils envahirent également les îles de Majorque, de Fermentella et de Minorque et y firent de nombreuses victimes. Enfin, après une expédition en Grèce, ils regagnèrent leur patrie, dont ils avaient été absents pendant trois ans. »
*C’est à dire dans l’Espagne musulmanne.
 
 
 Dubhaltach Mac Firbisigh, Three fragments copied from ancient sources
Publié en vieil irlandais avec une traduction anglaise de O. Donovan
 « A cette époque (865-866) apparurent devant York des Aunites (Danois)  … Ce fut le commencement de grandes souffrances et de grands malheurs pour les Anglais. Car peu auparavant …Raghnall vint avec ses trois fils aux Orcades et y resta avec son fils cadet. Mais les aînés, poussés par leur arrogance et leur ambition, allèrent aux îles britanniques pour attaquer les Francs et les Saxons. Ils croyaient que leur père était retourné à Lochlann peu après leur départ.
Alors leur orgueil et leur fougue juvénile les poussèrent vers la  mer Cantabrique entre Erin et l’Espagne, pour aborder en Espagne, où ils firent beaucoup de mal et mirent tout le pays à feu et à sang. Puis ils passèrent par le détroit Gaditanais, abordèrent sur les côtes d’Afrique et soutinrent un combat contre les Maures qui furent tués au milieu d’un grand carnage. Mais un des fils, se préparant au combat, dit à son frère : « Frère, c’est une grande folie et une grande sottise de courir ainsi d’un pays à l’autre, à travers le monde entier, et d’exposer notre vie au lieu de défendre notre patrie et d’obéir à la volonté de notre père. Il est seul maintenant, loin de sa patrie, il vit dans un pays qui n’est pas le sien ; le fils que nous avons laissé auprès de lui a été tué, comme il m’a été révélé (dans un rêve), et un autre a succombé sur le champ de bataille. Je serais même étonné que notre père ait eu la vie sauve dans ce combat. »

Et il en était en effet ainsi. 
 En prononçant ces paroles, il vit avancer les Maures rangés en ligne de bataille. Il s’élança brusquement dans la mêlée et parvint jusqu’au roi de Mauritanie. En lui portant des coups avec sa longue épée il lui coupa une main. Le combat fut poursuivit jusqu’à sa fin avec une grande bravoure de part et d’autre, mais aucun d’eux ne remporta la victoire. Beaucoup de guerrier y trouvèrent la mort ; finalement les adversaires se retirèrent, chacun dans son camp. Ils se provoquèrent à un nouveau combat pour le lendemain, mais le roi de Mauritanie s’enfuit de son camp pendant la nuit, ayant perdu sa main. Au point du jour, les Lochlanns, revêtus de leurs armures, se préparèrent au combat, pleins d’ardeur et d’espoir. Mais quand les Maures s’aperçurent que leur roi les avait abandonnés, ils prirent eux-mêmes la fuite. La plupart tombèrent au pouvoir de l’ennemi, et furent massacrés.
 Ensuite, les Lochlanns mirent tout au pillage lors de leur passage à travers le pays. Ils emmenèrent une grande quantité de Maures prisonniers à Erin. Ce sont les hommes bleus d’Erin, car les Maures sont pareils aux hommes noirs étant donné qu’ils ont la peau noire. Mais les deux tiers des Lochlanns furent ou massacrés, ou firent naufrage dans le détroit du Gaditanais, et si le reste put échapper ce ne fut que par miracle. »
 
Annales de Saint-Bertin. pour 859
« Les pirates de mer danois cinglèrent longuement entre Espagne et Afrique et pénétrèrent de force dans le Rhône. Après avoir ravagé plusieurs villes et monastères, ils s’installèrent dans l’île Camargue ! »

La prise de Nekor ou Svein accompagne Björn et son jeune frère Ivar, nous est inspirée des sources irlandaises, nous connaissions les prénoms des frères de Björn ,dit côtes de fer :
Ivar, Ubbe et Halfdan et il est vrai que nous avons choisi ici l’un des trois frères par hasard .
L’enlèvement des deux princesses  nous est donné par d’une part le texte de Becri qui nous précise qu’elles furent rachetées , il fallait alors immaginer leur échange contre rançon dans un milieu hostile aux vikings (la méditerranée est sous le contrôle des musulmans). D’ou cette idée d’envoyer comme émissaire un vieillard capturé suite la découverte d’un autre texte communiqué et traduit par Gabriel Martinez, professeur à la faculté d’ Histoire de Rouen, spécialiste de l’Espagne arabe :
 
Chronique d’ Ibn al – Quîtiya.
Après que les troupes de l’émir aient repris séville de haute lutte aux Normands (en 844) la chronique dit :
« Deux autres détachements normands s’étaient dirigés l’un vers cordoue, l’autre vers lecant mais quand les normands qui étaient à Séville apprirent la vaillance et l’arrivée de l’armée (andalouse) et l’anéantissement du détachement qu’ils avaient envoyé vers Moron, ils s’enfuirent sur leurs vaisseaux, vers l’amont. Ils reprirent (en route) leur compagnons (partis vers Cordoue) et firent demi tour vers l’aval. Les gens (depuis la rive) les insultaient et leur jetaient des pierres avec des frondes. Un mille en aval de Séville, ils dirent à haute voix à ceux qui leur envoyaient des pierres  « Si vous voulez qu’il y ait rançon, laissez nous en paix ». On arrêta donc de leur jeter des pierres, et ils permirent qu’on leur rachetât des prisonniers, la plupart (de ces prisonniers) furent rachetés, mais (les Normands)ne prirent ni or, ni argent, mais seulement de la nourriture et des vêtements *1 Puis ils s’éloignèrent de Séville et se dirigèrent vers Naqur où ils capturèrent le grand – père d’Ibn Sâlih, que racheta l’émir de Cordoue * 2 Abd al- Rahman II. Aussitôt après, les normands dévastèrent les deux côtes de la mer et s’en furent jusqu’aux pays bysantins et à  Alexandrie… »
Après avoir rappelé qu’abd al –Rahman II fit fortifier Séville, l’auteur ajoute : « De sorte que quand les normands revinrent en 244v(de l’hégire – 859),à l’époque de l’émir Mohammed, on vint à leur rencontre à l’embouchure du fleuve et on les mit en fuite. On leur brûla quelques navire et ils s’en allèrent. »

*1 Or & argent signifient « pouvoir », les vikings n’en ont pas pris signifie : Ils n’ont pas réussi a ébranler le pouvoir des émirs de Cordoue.
*2  Ce détail montre que les roitelets de la ville marocaine de Naqûr sont les vassaux des émirs omeyyades de Cordoue.


Commentaire de Gabriel Martinez
Nous avons très peu de chose sur les raids vikings qu’a recu l’Espagne Musulmane, pour deux raisons :
- Ces raids sont pour l’essentiel du Ix siècle, époque pour laquelle, comme le VIII siècle nous n’avons pratiquement pas de textes andalous. Notre documentation commence vraiment avec des Chroniques du Xe siècle qui raconte les événements d’un siècle avant. Donc seuls les grands événements – le sac de Séville qui dût être terrible - et l’assaut sur la côte méditerranéenne (en 859-860 en effet), côte sur laquelle on ne sait pratiquement rien pour les VIIIe & IX e siècles.
- Les andalous n’avaient pas l’habitude d’insister beaucoup sur leur défaites.

  
Bien qu’il semble qu’il y est confusion des deux raids vikings sur l’Espagne musulmane (844 Voir tome 1 de Moi Svein & 859-862) , ce texte mentionne la capture d’un vieillard important à Nekor.
Le sort des  autres habitants capturés est évoqués planche 26, puisqu’ils sont emmenés par Ivar en Irlande.

Les vikings n'en ont pas fini avec l'Espagne, Il y aura leur retour vers l’Atlantique, et leur incursion au nord de l'espagne, cela est relaté dans le tome 3, de la série Svein.
Les raids sur l’Est de l’Espagne 
côtes de todmir & Orihuela mentionnés par Ibn-Adari Lecant par  Ibn al – Quîtiya qui concerne la Murcie (Tudmir fait référence à un vaste territoire qui comprenait les cités de Murcie, Mula, Lorca, Orihuela, Eyyo, Ilici , Alicante (lecant) selon le pacte de Tudmir de 713) , sont racontés par Eirik personnage de la BD qui en fait la narration à Svein à son retour en camargue. Celui-ci enchaine avec ses épopées sur Narbonnes et Nîmes ce qui nous amène aux cotes du roussillon et au Rhône.

 
commentaire de Johannes Steenstrup – Les invasions normandes en France-
Ce texte fournit des renseignements très remarquables . Les fils de Raghnall se livrent à la piraterie en Angleterre, en Espagne, en Mauritanie. On nous parle de leur pressentiments, de la crainte de la mort de leur père qui les obsède ! On est presque d’accord avec la saga irlandaise, qui nous dit que les fils de Ragnar, après avoir pillé les pays du sud, rentrèrent chez eux. Ils ignoraient les résultats de l’expédition de Ragnar et « étaient très curieux de savoir comment il avait réussi »(Fornald Soegur,I,283) Dans la Saga, de même que dans la chronique Irlandaise, le père meurt pendant leur entreprise en Méditerranée.
A quelle époque faut il fixer cette expédition ? Les Normands, au cours du IXe siècle, visitèrent l’Espagne seulement deux fois : en 844 et en 858-860. Il faut choisir entre ces deux époques et , comme la dernière est plus rapprochée de 867 (Les Danois avaient occupé York le 1er  Novembre 866 et y demeurèrent jusqu’au 21 Mars 867.) elle est la plus vraisemblable.

Commentaire de Régis Boyer , Les Vikings. 1992
Revenons en 858. Il semble que ce soit cette année-là qu’avec Hasteinn (Hasting de nos textes) et 62 bateaux, Björn ait entrepris un immense raid, assez fabuleux. Il aurait longé les côtes espagnoles, opérant une incursion sans lendemain dans le Guadalquivir, aurait passé le détroit de Gibraltar(bien connu des sagas islandaises sous le nom de Njôrvasund.), pillant Algésiras, la Murcie et les Baléares. Au passage il aurait débarqué en Afrique du Nord, au Maroc (Nekor dans nos sources noroises) et aurait capturé des Blamenn, c’est-à-dire des Noirs, qu’il aurait envoyés en Irlande où il furent un grand objet de curiosité. Dans la Méditerranée, Björn aurait remonté la côte espagnole puis harcelé celle du Rousillon, pillé (peut-être) Narbonne, campé dans une île de la Camargue, mis Arles à sac, ainsi que Nîmes et Valence, avant de redescendre le Rhône.

commentaire de l’Abbé O Delarc –Revue des questions historique, tome 31,1882-
Sébastien de Salamanque se trompe en supposant que les Normands sont allés en Grèce ,mais en revanche, il est tout à fait d’accord avec les Annales de Saint Bertin, en disant que la seconde invasion Normande dans le midi de l’Europe a duré trois ans.
 
 La remontée du Rhône par les vikings.

Annales de Saint-Bertin. pour 859
« Les pirates de mer danois cinglèrent longuement entre Espagne et Afrique et pénétrèrent de force dans le Rhône. Après avoir ravagé plusieurs villes et monastères, ils s’installèrent dans l’île Camargue ! »


Annales de Saint-Bertin. pour 860
 Ceux de ces Danois qui s'étaient établis sur le Rhône parvinrent, toujours dévastant, jusqu'à la cité de Valence puis, après avoir ravagé toutes les parties circonvoisines, retournèrent à l'île ou ils avaient pris leur demeure.
Les rois Louis, Charles et Lothaire se réunissent dans le château dit de Coblentz. Là, après avoir longtemps entre eux traité de la paix ils se jurent union et concorde. Louis, empereur d'Italie, est attaqué par une faction des siens, et sévit contre eux et contre les Bénévenlins par le pillage et l'incendie.
Les Danois qui étaient sur le Rhône vont vers l'Italie, prennent et dévastent Pise et d'autres cités. Le roi Lothaire, en crainte de son oncle Charles, s'allie à Louis, roi de Germanie, et lui donne, dans la vue de cette alliance une partie de son royaume, à savoir l'Alsace. La femme de Lothaire craignant la haine et les embûches de son mari, se réfugie devers son frère Hubert dans le royaume de Charles...

... Les danois qui demeurent sur le Rhône, viennent jusqu'à Valence en ruinant tout, de là ils retournent sur lîle de Camargue. Les Danois vont en Italie, prennent et pillent Pise et d'autres villes. (chronicon de Nortman. Gestis)

La Camargue, dans le delta du Rhône, était une région mal défendue (du fait des incursions sarrasines), et propice à l'installation d'un campement par les Vikings. Ils y restèrent près de deux années. Il est probable cependant qu’ils aient commencé par aborder les côtes du Roussillon.

 

Les vikings à Nîmes et à Narbonne, extrait de Moi Svein, 2. Méditerranée.

Plusieurs Chronologies, sans doute inspirées d’une source commune, mentionnent, à partir de 851, la présence de deux vicomtes à Narbonne : Alaric et Francon. On sait seulement qu’ils furent incapables de défendre la ville contre une attaque soudaine, en 859, des Vikings qui, selon une tradition locale, l’auraient incendiée. Nîmes et Arles furent également la cible des Vikings, comme l’indiquent respectivement la Chronique de Nîmes (Chronicon Nemausense).

Annales de Saint-Bertin. pour 861
 Charles ayant délégué son fils Louis à la garde de son royaume sous la protection d'Adalhard oncle de la reine Hermentrude, s'avança en Bourgogne avec sa femme jusqu’à la cité de Macon. Il était appelé par quelques-uns contre les Normands pour prendre la domination de la Provence, où Charles, fils du feu empereur Lothaire, portait, inutilement et dommageablement le nom et les honneurs de la royauté mais les choses lui étant peu prospères, après avoir fait sur les gens du pays beaucoup de déprédations, il revint à son palais de Pontion
 
Les extraits ci dessus sont très édifiants, tout d'abord sur la durée d'installation des Vikings en camargue, les Annales de St Bertin mentionnenet 859, 860, 861. Les Vikings y ont installé leur base leur permettant des razzias en mer comme sur la cote, le Rhône et en Italie. 
 Le texte nous explique à mots voilés pourquoi : Le roi Charles le Chauve descend porter secours à son neveu Charles (fils de Lothaire) mais ce secours ressemble, un peu trop à une conquête, aussi Girard, régent de Provence, va monter avec une armée, au devant de lui. Il arrive devant Macon, obligeant Charles à retourner en ses états. Naturellement pendant que Girard porte son armée vers le nord, il ne peux porter attention aux scandinaves. Après cet épisode, il se tourne enfin contre les Vikings qu'il aurait rencontré une première fois dans la région de Valence, descendant le fleuve il finira par les chasser en 861.
 


 
Les Vikings à Arles ! 
Découvrez les Vikings dans les reconstitutions de Narbonne (Horreum et cathédrale) et d'Arles dans les cryptoportiques d'Arles en ouvrant les pdf ci-dessous.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Vikings de Légendes...    
(sur fond beige écrits par Eriamel, sur fond saumon par Jean Renaud)

Certains Vikings sont devenus des personnages de légendes. Certes les faits qui nous permettent de suivre les chefs vikings sont bien souvent les chroniques, aux textes brefs et laconiques. L'histoire nous arrive alors,"brute de décoffrage", et c'est en croisant plusieurs chroniques que l'on peut suivre parfois, plus longtemps, un personnage historique.
Cependant pour certains autres chefs, d'autres récits nous ont été contés, d'une part par les sagas, texte de littérature norroise, mais aussi , et là , c'est une surprise parfois par un chroniqueur voulant faire passer un message et en voulant en faire trop, le récit historique devient, avec le recul que permet le passage du temps, un vrai texte légendaire
.
 
 
Prenons comme exemples, trois chefs, un peu plus connus par le grand public que les autres vikings.
 
Erik le Rouge et son fils Leif Erikson et la découverte du Vinland.
Ragnar Braies Velues, appelé Ragnar Lodbrok mort dans la fosse à Serpent
et ses fils venus le venger.
Hastein, le diable descendu sur terre et la prise de Luna.

Erik le Rouge,
Erik the red
est des trois le seul qui n'apparaît pas dans des chroniques "Chrétiennes", Nous n'allons pas ici réécrire la saga de ce personnage,  Banni d'Islande pour meurtre, il est resté dans l'histoire pour avoir fondé la première colonie européenne au Groenland, qui fut narré plus tard dans la Saga d'Erik le Rouge. Son fils, Leif Erikson découvrit, plus tard et plus à l'ouest, une nouvelle terre, le Vinland et y installa une colonie.
Les fouilles qui furent effectuées sur  site de l'Anse aux Meadows à Terre-Neuve prouve bien cependant une partie de la véracité du texte de la saga. Les Vikings sont bien arrivés en Amérique du nord.



Ragnar Braies Velues,
Ragnar Lodbrok
Ragnar 
Hairy Breeches

Nous avons évoqué les faits historiques dans les articles précédents. C'est le mystère qui entoure la fin de sa vie qui le fait rentrer dans les vikings de légendes.
Nous l'avons quitté en 845 , après une attaque de Paris. Après le versement d'un danegeld de 7 000 livres d'argent, Ragnar rentre au Danemark, il aurait été mal reçu par son roi, Harek, qui de son coté a subit un échec face au saxons. Ensuite les textes sont contradictoires, les textes chrétiens citent sa mort dès son retour au Danemark. Les sagas, elles, le donne vivant encore au début des 860...

Extrait de la
"Saga de Ragnarr et ses fils" (traduction de Jean Renaud) : 
Il faut dire maintenant que Ragnarr était de retour dans son royaume et qu’il ignorait où se trouvaient ses fils, tout comme Randalín, son épouse. Il entendait chacun de ses hommes raconter que personne ne pouvait se mesurer à ses fils, et il se disait qu’il n’y avait pas plus célèbres qu’eux. Il réfléchit à la façon de se couvrir lui-même d’une gloire qui ne serait pas de courte durée. Il prit une décision, fit venir des charpentiers et leur demanda d’abattre des arbres et de construire deux grands navires. Les gens se rendirent compte qu’il s’agissait de deux navires de charge de telles dimensions que jamais on n’en avait construit de semblables dans le Nord. En outre il fit venir quantité d’armes de tout le pays, et les gens comprirent qu’il avait l’intention d’aller guerroyer à l’étranger...
            Un jour, Randalín lui demanda quelle opération il comptait mener. Il répondit qu’il avait l’intention de se rendre en Angleterre avec ces deux seuls navires de charge et les troupes qui pourraient s’y embarquer.
Randalín déclara : “Cette expédition que tu veux entreprendre me semble bien risquée. Je crois qu’il serait plus raisonnable que tu aies davantage de navires, et qu’ils soient plus petits.
            “On ne tire aucune gloire”, rétorqua-t-il, “à conquérir un pays à la tête d’une nombreuse flotte. Mais il n’y a pas d’exemple de quiconque ayant jamais conquis un pays comme l’Angleterre avec seulement deux bateaux. Et si je suis battu, il vaudra d’autant mieux que je n’en aie pas pris davantage...”


 
"...Lorsque que les navires furent prêts, ainsi que leurs équipages, et que les vents devinrent favorables, Ragnarr décida d’embarquer. Il s’apprêta et Randalín l’accompagna jusqu’aux bateaux. Avant qu’ils ne se séparent, elle dit qu’elle voulait lui offrir quelque chose en échange de la tunique qu’il lui avait donnée un jour. Il lui demanda ce que c’était. Elle répondit en déclamant cette strophe :
 
                                   "Je t’offre cette longue tunique
                                   qui n’est cousue nulle part
                                   mais tissée de tout cœur
                                   de fil gris très fin ;
                                   aucune blessure ne saignera,
                                   aucune lame ne te mordra
                                   dans ce vêtement sacré
                                   qui a été béni des dieux..."

 
Le roi qui régnait alors sur l’Angleterre s’appelait Ella. Il avait apprit que Ragnarr avait lancé une expédition, et posté des hommes pour l’informer s’il débarquait dans le pays. Ces hommes vinrent trouver le roi Ella et annoncèrent l’attaque ennemie. Le roi envoya un message dans tout le royaume et convoqua tous le hommes en état de porter un bouclier, d’aller à cheval et ayant le courage de se battre. Et il leva une armée si grande que c’était impressionnant.
Comme ils s’apprêtaient à livrer bataille, le roi Ella dit à ses hommes : “Si nous remportons la victoire et si vous remarquez la présence de Ragnarr, ne tournez pas vos armes contre lui, car il a des fils qui ne nous laisseraient jamais en paix s’il périssait.”
 
Le roi Ella déclara alors : “Il nous faut soumettre cet homme-là à plus rude épreuve, s’il refuse de se nommer. Nous allons le jeter dans une fosse aux serpents .... Mais s’il dit quoi que ce soit qui indique que c’est bien Ragnarr, nous l’en ressortirons au plus vite.”
On l’emmena alors et il resta très longtemps dans la fosse, mais aucun serpent ne s’attaqua à lui...
Alors le roi Ella leur ordonna de lui arracher la tunique qu’il portait. Ce fut fait. Et les serpents se pendirent à lui de tous les côtés.
Ragnarr dit : “Les jeunes cochons grogneraient s’ils savaient ce que le vieux endure.”
Mais bien qu’il s’exprime ainsi, ils n’étaient pas certains que ce soit Ragnarr plutôt qu’un autre roi. Il déclama cette strophe :
 
                                   J’ai livré des batailles
                                   qu’on a jugé fameuses,
                                  ...
                                   je n’imaginais pas que des serpents
                                   viendraient me terrasser,
                                   il arrive souvent qu’on soit surpris
                                   par ce qu’on attend le moins.

 Et cette autre :
                                   Les jeunes cochons grogneraient
                                   s’ils connaissaient le sort du verrat,

 
 .. Il mourut et on emporta son corps. Le roi Ella comprit enfin que c’était Ragnarr qui venait de mourir..."

Il n'est pas ici le but de retranscrire la saga, mais d'analyser les faits. Revenons à un texte plus terre à terre, celui tiré de Historia Regum Anglorum de Siméon de Durham : 

" En ces jours, la nation des Northumbriens avait violemment expulsé du royaume le roi légitime de leur nation, Osbryht de son nom, et avait placé à la tête du royaume un certain tyran, nommé Ella. Quand les païens sont venus sur le royaume, la dissension fut apaisée par le conseil divin avec l'aide des nobles. Le roi Osbryht et Ella, après avoir uni leurs forces et formé une armée, sont venus à la ville de York... Ils se sont battus sur chaque côté avec beaucoup de férocité, et les deux rois sont tombés..."




Un troisième texte enfin, nous conte la vengeance de fils de Ragnar , le Dit des fils de Ragnarr

"Lorsqu’ils se rencontrèrent, beaucoup de chefs se détournèrent du roi et se rangèrent aux côtés d’Ívarr. Le roi eut alors le désavantage du nombre, si bien qu’une grande partie de ses troupes périrent et que lui-même fut fait prisonnier.



Ívarr et ses frères se souvinrent de la manière dont leur père avait été torturé. Ils firent tailler un aigle dans le dos d’Ella puis séparer toutes les côtes de l’échine avec une épée, de façon à lui arracher par là les poumons.


Le Dit, comme la saga nous conte le supplice de l'aigle de sang mais aussi le rôle du faux amis du roi Aella joué par Ivar. 


Voilà donc pour les textes, Les saga donnent vivant Ragnar jusqu'aux années 860 et le confronte à Aella. Osberth est roi de Northumbrie depuis 848, et il est déposé par Ælla en 862. On sait qu'ensuite, en 866 (ou 867) les deux adversaires, devant le péril que représentent les scandinaves font la paix, en vain, les vikings s'emparent de York à cette époque. Il n'est donc pas impossible que Ragnar ait débarqué en Angleterre vers 860-862, et que ses fils aient, à leur tour, fait de même sur les cotes de Northumbrie fin 866 début 867. 

 Les dessins qui illustrent le propos sont tirés de la BD "Moi Svein, compagnon d'Hasting tome 5 . L'aigle de Sang".
Cet ouvrage développe en bande dessinée de nombreux passages des chapitres 15, 16 et 17 de la saga de Ragnar mélangés avec extraits du Dit des fils de Ragnar que nous a aimablement traduit Jean Renaud et avec le texte plus historique de Siméon de Durham. 

 

 

DERRIÈRE LA LÉGENDE DE RAGNARR AUX BRAIES VELUES ET DE SES FILS SE CACHENT DES PERSONNAGES HISTORIQUES DE LA CONQUÊTE DE L’ANGLETERRE
AU IXE SIÈCLE.

(par Jean Renaud)
 Extrait du cahier pédagogique de l'ouvrage "Moi Svein tome 5 L'AIgle de Sang."
 

RAGNARR

 
            En 845, les Vikings remontent la Seine et attaquent Paris. Les Annales de Saint-Bertin ne mentionnent pas leur chef mais indiquent que, quelque temps plus tard, alors qu’ils poursuivent leurs pillages sur les côtes de Flandre, ils sont “aveuglés de ténèbres et frappés de folie”. Pour la même année, les Annales Xantenses expliquent que le chef de ces Vikings, Reginherus, est mort d’une terrible épidémie, tombant sous le coup de la justice de Dieu. Les Miracles de Saint-Riquier citent aussi le nom de Ragnarr (sous la forme Raginerus), et les Miracles de Saint-Germain, qui l’appellent Ragenarius et parlent spécifiquement de dysenterie : après avoir perdu tous ses sens (ouïe, vue, odorat, goût), son corps éclate et toutes ses entrailles s’en échappent. Ceci se produit au Danemark, peu après son retour de Paris.
On fait volontiers de lui un des modèles ”historiques” de Ragnarr aux braies velues parce qu’au début du XIIIe siècle Saxo Grammaticus, auteur danois des Gesta Danorum, évoque lui aussi une épidémie de dysenterie qui frappe un roi danois légendaire, qu’il nomme Regnerus Lothbrog, et ses hommes, alors qu’ils préparent une expédition contre les Biarmes : c’est là plus qu’une simple coïncidence.
En 1070, Guillaume de Jumièges, dans ses Gesta Normannorum Ducum, indique le roi Lothbrocus a contraint à l’exil son fils appelé Bier Costae ferreae (autrement dit Björn aux flancs de fer). Adam de Brême, dans ses Gesta Hammaburgensis Ecclesiae Pontificum (vers 1088), évoque Ívarr, “le plus cruel” de tous les Vikings : Inguar, filius Lodparchi.
En Angleterre, l’auteur de la Chronicon Sancti Neoti, rédigée à Bury-St.-Edmunds dans le second quart du XIIe siècle, mentionne une bannière magique représentant un corbeau, qui aurait été tissée par les trois filles de Lodebrochus (“filiae videlicet Lodebrochi”), sœurs d’Hynguar et Hubba. Et le poète anglo-normand Denis Piramus évoque vers 1180, dans sa Vie Seint Edmund le rei, “Lothebroc e ses treis fiz”. Enfin, dans la Chronicon Roskildense, écrite vers 1140, on trouve une première mention danoise de Loðbrók (sous la forme Lothpardus) et des Vikings qu’elle présente comme ses fils.
On a manifestement affaire là à un autre personnage “historique”, connu par le surnom de Loðbrók, qui a également servi de modèle au personnage légendaire de Ragnarr aux braies velues.
            Ce n’est qu’au début du XIIe siècle que le nom de Ragnarr et celui de Loðbrok sont associés à un même individu : dans l’Íslendingabók (Le Livre des Islandais) d’Ari Þorgilsson. Ívarr y est donné pour le fils de Ragnarr aux braies velues (Ívarr Ragnarssonr loðbrókar), responsable du martyre du roi anglais Edmund, vers 869. C’est donc au sein du monde scandinave que naît le légendaire Ragnarr aux braies velues.

 
 
Les fils de Ragnarr
 
            En 855, une flotte viking remonte la Seine, avec à sa tête un chef auquel la Chronique de Fontenelle donne le nom de Berno (autrement dit Björn). Ils s’installent sur une île appelée Oscellum par les Annales de Saint-Bertin et, depuis cette base (aujourd’hui l’île Sainte-Catherine), ils rayonnent largement dans toute la région, s’en prenant même à Paris. C’est ce Björn qui sert de modèle au Bier Costae ferreae des Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges et au Björn járnsiða de la Ragnars saga. Contrairement à Dudon de Saint-Quentin qui, dans son De moribus et actis primorum Normannorum ducum, se concentre avant tout sur Hastingus (Hásteinn), le “mauvais” Viking par opposition à Rollon, Guillaume de Jumièges s’attarde entre autres sur Björn. Il combine en fait l’histoire d’Hastingus (connu alors en France et en Normandie, notamment pour sa légendaire prise de Luna en Italie, racontée par Dudon) et l’histoire de Berno (issue des sources franques), un chef viking qu’il associe à l’un des fils de Loðbrók. Sous sa plume, Bier et son “pedagogus” (qui traduit le norrois fóstri, "père adoptif"), Hastingus, venus “avec la foule des païens” de Norvège et de Danemark, mettent à sac le royaume des Francs pendant trente ans puis entreprennent ensemble une grande expédition en Méditerranée, dans le but de soumettre Rome à la domination de Bier. Mais ils prennent la ville de Luna par erreur et décident de rebrousser chemin. Au retour Bier est dérouté vers l’Angleterre par une tempête, après quoi il gagne la Frise, où il meurt. Derrière la légende de cette expédition se cache une réalité “historique” présentée non seulement par des sources espagnoles, chrétiennes et musulmanes, mais aussi par l’un des trois fragments des Annales irlandaises du milieu du XIe siècle.


Les fils de Ragnar Lodbrok, Sigurd serpent dans l'oeil, Hvitserkr le Vigoureux, Ivar sans os et Bjorn cotes de fer. 
The son of Ragnar Lodbrok : Sigurd Snake-in-the-Eye, Hvitserkr, Ivar the Boneless and Björn Ironside.


En 873, après Pâques, le roi danois Sigfriðr (Sigifridus est la forme utilisée par les Annales Fuldenses qui rapportent le fait) fait demander à Louis le Germanique d’assurer la paix dans les régions frontalières pour que les marchands puissent commercer sans être inquiétés. La même année, en août, son frère Hálfdan (Halbdeni) fait de même pour son propre territoire. On admet volontiers que ce Sigfriðr ait pu servir de modèle pour l’un des fils de Ragnarr aux braies velues, Sigurðr ormr-í-auga (au serpent dans l’œil) de la Ragnars saga, le Sywardus “serpentini oculi” des Gesta Danorum.

            En 878, le roi Alfred affronte dans le Devon un frère “d’Inwære et de Healfdene. C’est ce que rapporte la Chronique Anglo-saxonne (sans donner son nom) et que confirme, en le nommant, Geffrei Gaimar dans L’estoire des Engleis Ube, “le frère d’Ywar et de Haldene”, est battu et tué dans la forêt de Pene, et les Danois lui élèvent un tertre. On peut considérer Inwære (ou Ywar) comme le prototype du “Inguar, filius Lodparchi” d’Adam de Brême et du Ívarr beinlauss (sans os) de la Ragnars sagaQuant à Ube, de frère il devient associé sous la plume d’Abbon de Fleury qui, à la fin du Xe siècle, dans sa Passio sancti Edmundi, décrit les Danois Inguar et Hubba (sans mentionner de lien avec Loðbrók) envahissant la Northumbrie, puis ravageant l’Est-Anglie. Le roi Edmund refusant de se soumettre à moins qu’Inguar ne se convertisse, celui-ci le fit capturer, ligoter à un arbre, fouetter puis cribler de flèches. Après quoi il le fit détacher et décapiter. La Chronicon Roskildense est le premier récit en Scandinavie à nommer Ingvar et Ubbi des frères (donnés tous deux pour fils de Lothpardus). Par contre, l’auteur ne se rend pas compte qu’Ywar et Ingvar sont historiquement la même personne et il en fait aussi des frères. La chronique décrit entre autres les cruelles conquêtes d’Ywar (“qu’on disait sans os”) en Northumbrie et Est-Anglie.
En tant que fils de Ragnarr aux braies velues, Ubbi est pratiquement inconnu de la tradition scandinave occidentale dont on parlera plus bas. Toutefois le þáttr af Ragnars sonum, après le récit du supplice de l’aigle de sang sur le dos d’Ella à York, rapporte que deux fils illégitimes de Ragnarr, nommés Yngvarr et Hústó, torturent le roi Edmund sur l’ordre d’Ívarr et s’emparent de son royaume. Outre le fait que le þáttr fait lui aussi la différence entre Ívarr et Ingvar, on peut imaginer que Hústó soit une forme corrompue de Hubbo. En revanche, Saxo Grammaticus, qui représente quant à lui une tradition scandinave orientale, fait bel et bien de Ubbo un des fils de Regnerus Lothbrog.
            Et Healfdene ? Certes, il n’apparaît jamais comme le fils de Ragnarr aux braies velues dans la tradition scandinave. Pourtant il est qualifié de frère d’Inwære en 878 dans la Chronique Anglo-saxonne (qui le mentionne aussi en 871 et surtout en 874-876, lorsqu’il prend le contrôle de la Northumbrie et fonde le royaume viking d’York).
            En 877, selon les Annales d’UlsterAlbann, roi danois, est tué au cours d’une bataille avec les Norvégiens près du Strangford Lough. On peut aisément imaginer qu’Albann et Healfdene sont la même personne : auquel cas son frère Inwære (Ívarr) aurait été celui qui non seulement prit la ville d’York en 867 (comme l’indique la Chronique Anglo-saxonne) mais qui aurait été aussi roi de Dublin en association avec le Norvégien Óláfr hvíti (le blanc). Les Annales d’Ulster, qui l’appellent Imhar, mentionnent sa mort en 873 en lui donnant le titre de “roi de tous les Scandinaves d’Irlande et de Bretagne” (insulaire). Cette hypothèse expliquerait d’ailleurs les divisions qui secouèrent la colonie scandinave d’Irlande après sa mort, mais surtout personnaliserait les relations étroites entre Dublin et York : les rois vikings du Dublin qui, au Xe siècle, luttent pour le contrôle d’York, réclament en fait ce qu’ils considèrent comme un héritage.
Si l'on admet donc que Healfdene correspond au Halbeni des Annales Fuldenses, il serait de fait aussi le frère de Sigifridus. Et l'on peut comprendre alors comment InwæreHubbaHealfdene et Sigifridus ont été considérés comme frères. Enfin, étant donné que Bier (Berno) pour Guillaume de Jumièges et Inguar (Inwære) pour Adam de Brême sont des “fils de Loðbrók”, il devient possible d'ajouter Berno au nombre de ces frères !
 
 

Les fils de Ragnar Lodbrok, apprennent la mort de leur père (extrait de la saga)  Et à ce point du récit où Ragnarr avait dit : “Les jeunes cochons grogneraient”, Björn serra si fort le manche d’épieu qu’on y vit par la suite la marque de sa main. Quand les messagers eurent fini leur rapport, il secoua le manche et celui-ci se brisa en deux. Hvítserkr avait dans la main une pièce d’échecs qu’il avait gagnée pendant la partie, et il la broya au point que le sang jaillit sous chacun de ses ongles...
...Hvítserkr prit la parole et dit qu’il leur fallait se venger sur le champ et tuer les messagers du roi Ella. Ívarr répliqua : “Il n’en est pas question. Ils pourront repartir en paix où qu’ils veuillent, et s’ils manquent de quoi que ce soit, qu’ils me le disent ! et je le leur donnerai.”

Dessin tiré de l'ouvrage Moi Svein, tome 5 l'aigle de Sang.


Leurs surnoms
 
Ragnarr est surnommé loðbrók (aux braies velues).
Dans le Krákumál, il clame que c’est le surnom qu’il a reçu après avoir tué un serpent monstrueux et obtenu la main de Þóra. La Ragnars saga précise qu’il portait “des braies velues” quand il a tué le serpent, le second qu’il portait “des vêtements velus”, des braies et un manteau avec des manches et une capuche. Saxo Grammaticus dit expressément que c’est le père de ThoraHerothus, roi de Suède, qui a donné à Regnerus le surnom de Lothbrog à cause de l’apparence des braies qu’il portait quand il a tué les deux serpents élevés par la jeune fille.
           
Ívarr est surnommé beinlauss (sans os).
La Ragnars saga explique qu’à la place des os il n’avait que du cartilage, si bien qu’il était incapable de marcher, et donne la raison de cette malformation : Kráka (Áslaug) a d’abord refusé de faire l’amour avant de devenir l’épouse de Ragnarr, puis, une fois mariée, elle l’a prié d’attendre encore trois jours avant de consommer leur union. Ragnarr n’en tient pas compte et les conséquences de son irrespect envers son épouse sont inéluctables. Ívarr souffrait probablement d’une ostéogenèse imparfaite : il s’agit d’une maladie affectant l’ossification et qui, sous sa forme la moins sévère, peut priver la personne qui en est atteinte de l’usage de ses jambes tout en lui laissant celui de ses bras.
(ci-contre, extrait de Moi svein, tome 5, l'Aigle de Sang)

 
Sigurðr est surnommé ormr-í-auga (au serpent dans l’œil).
“Sigurðr avait une marque dans l’œil, comme si un serpent était lové autour de sa pupille,” indique la Saga, qui explique que c’est pour empêcher Ragnarr d’aller courtiser la fille du roi suédois Eysteinn et lui prouver sa noble origine — il la croit simple paysanne — qu’Áslaug, enceinte, lui révèle sa véritable identité et prédit qu’elle attend un garçon et qu’il aura un signe particulier à l’œil.
En fait l’origine de ormr-í-auga correspond probablement soit à un trouble de la motricité oculaire, tel que le nystagmus, soit dans un regard menaçant comme celui du serpent. Saxo Grammaticus, dans les Gesta Danorum, fournit d’ailleurs une explication allant dans ce sens : horriblement blessé au visage au cours d’un combat, Sywardus reçut les soins d’un guérisseur, à la suite de quoi des taches comme des serpents lui apparurent dans les yeux, lui donnant un regard cruel abominable, ce qui lui valut son surnom (“serpentini oculi”, à l’œil de serpent).
 
Björn est surnommé járnsíða (au flanc de fer).
            Ni la Ragnars saga, ni le þáttr af Ragnars sonum ne donnent la raison de ce surnom : il pourrait impliquer une invulnérabilité due à la magie comme on rencontre souvent dans les sagas. Mais Guillaume de Jumièges, en revanche, propose une explication : on appelait Bier  “flanc de fer” car, lorsque son bouclier ne le protégeait pas ou qu’il était désarmé, il était invulnérable, sa mère l’ayant frotté d’un poison magique puissant. Saxo, quant à lui, explique que Biornus, ayant massacré ses ennemis sans avoir la moindre égratignure, gagna un surnom rendu légitime par son flanc aussi dur que le fer : “ferrei lateris”. Et en définitive, ce surnom fait peut-être référence à la superbe cotte de mailles (brynja) qu’un chef viking de son rang avait la possibilité de porter


Dans le cahier pédagogique du tome 5 de "Moi Svein", parait également deux autres articles de Jean Renaud:
- L'aigle de Sang
- Le Chant de Kraka

 

En cliquant sur le fichier PDF ci dessous, quelques extrait du chant de Kraka, 
poème scaldique, anonyme.
C'est Ragnar lui même qui aurait déclamé ces strophes au fond de la fosse aux serpents 
en revoyant, avant de succomber, une dernière fois ces prouesses.


Hasting en Méditerranée :
de l’histoire à la légende 

(extrait de l'article écrit par Jean Renaud pour le magazine Les Temps médiévaux, n°15 août sept 2004)
avec l'autorisation de son auteur.
 
 
            Il s’est développé autour d’Hasting, l’un des plus célèbres chefs vikings ayant sévi en France au IXe siècle, toute une série de traditions légendaires. Son nom (en latin “Hastingus”, donc vraisemblablement “Hásteinn” en norrois[i]) apparaît, pour la première fois dans un texte contemporain, dans la Chronique de Réginon de Prüm (Reginonis Chronica),[ii] à l’occasion de la bataille de Brissarthe qui opposa Hasting et ses alliés bretons à Robert le Fort. Réginon, qui raconte en détail le déroulement des combats, situe cette bataille en 867, mais pour les Annales de Saint-Bertin (Annales Bertiniani),[iii] qui vont de 830 à 882 et sont la plus riche des sources historiques laissées par le IXe siècle, elle eut lieu en 866.
            Cependant les grands chroniqueurs, comme Dudon de Saint-Quentin ou Guillaume de Jumièges, nous laissent à penser qu’à cette date Hasting était déjà en France depuis une bonne dizaine d’années. Certes Dudon, lorsqu’il rédige (en latin) à la demande de Richard Ier l’histoire des ducs de Normandie (De moribus et actis primorum Normanniæ ducum),[iv] entre 1015 et 1026, se sert avant tout de lui, le “vaurien des vauriens”, le anti-héros, pour l’opposer à Rollon, le “bon” Viking destiné à donner un souffle nouveau au pays et à l’Eglise. Et Guillaume qui, à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle, résume (lui aussi en latin) le récit de Dudon dans ses Gesta Normannorum Ducum,[v] décrit l’arrivée de la flotte d’Hasting en France (qu’il situe en 851) en ces termes : “Les voiles sont enflées par les vents et les loups dévorants s’en vont déchirer en pièces les brebis du Seigneur.” Mais tous deux le placent à la tête de la grande expédition qui eut lieu en Méditerranée entre 859 et 862, et dont ils font le récit.
            Toutes les expéditions en Méditerranée ne sont pas forcément attestées. Et les deux qui le soient parfaitement (en 844 et en 859) ont peut-être même été confondues par les historiens arabes des siècles ultérieurs. D’ailleurs les Annales de Saint-Bertin (pour l’année 866) semblent en évoquer une troisième : les Vikings ayant sévi sur la Seine cette année-là “prennent la mer au mois de juillet et une partie d’entre eux s’établit pendant quelque temps dans un canton d’Italie, et, par un accord passé avec Lothaire, en jouit à sa volonté.

            Mais sous la plume de Dudon ou de Guillaume, l’histoire de l’expédition en Méditerranée, Hasting en tête, prend des allures de légende.
 
 
 
La légende : la prise de Luna
 
 

            Le moine Ermentaire explique dans sa Translatio sancti Filiberti[vi] que les Vikings “contournèrent l’Espagne, remontèrent le Rhône, attaquèrent l’Italie.”
            Les Annales de Saint-Bertin (pour l’année 860) mentionnent quant à elles que “les Danois qui étaient sur le Rhône vont vers l’Italie, prennent et dévastent Pise et d’autres cités.” Parmi elles, sans doute aussi Luna, toute proche...
            Luna (devenue de nos jours Luni) était un port de l’Etrurie du Nord, entre Gênes et La Spezia. Il n’en subsiste aujourdhui que des ruines, à l’intérieur des terres, sur les bord de la Magra.[vii]
 
            C’est Dudon qui, le premier, fait le récit de la prise de Luna par les Vikings. Et c’est avec son récit que cette expédition, incontestablement historique, entre avec Hasting dans la légende.
            Dudon raconte qu’Hasting proposa à ses hommes d’entreprendre une nouvelle expédition :
“Allons à Rome et soumettons-la à notre joug !” Tous approuvèrent le projet et, “après avoir navigué en pleine mer et après diverses incursions sur les côtes qu’ils eurent à longer,” la flotte viking se présenta devant Luna, se croyant, du fait de son aspect imposant, aux abords de Rome.
            Effrayés, les chefs de la cité garnirent les remparts de soldats. “Hasting comprit qu’il ne pourrait emporter la place de vive force,” écrit Dudon, “et ce blasphémateur imagina alors une ruse de la dernière perfidie.” Il dépêcha un messager au comte et à l’évêque de Luna pour leur expliquer qu’ils avaient été déroutés par la tempête et qu’ils n’avaient pas de mauvaises intentions, que leur chef était malade et qu’il désirerait se faire baptisé. Et s’il venait à mourir, il aimerait être enterré dans leur ville.
            C’est ainsi qu’Hasting, apparemment plus mort que vif, reçut le baptême, et que le lendemain s
es compagnons annoncèrent sa mort. L’évêque et le comte acceptèrent qu’il soit inhumé dans le monastère, ravis d’hériter de ses biens qu’il leur avait promis. Toute la ville se pressa à ces funérailles extrêmement solennelles, mais au moment où on allait l’ensevelir, “Hasting s’élança du cercueil et sortit du fourreau une épée étincelante.” Et Dudon ajoute : “Le malheureux se précipita sur l’évêque qui tenait encore son livre à la main, et l’étrangla. Et ce fut ensuite le tour du comte et du clergé, que la terreur avait comme pétrifiés dans l’église. Les païens s’étaient du reste placés en toute hâte aux portes pour que nul ne puisse sortir. La rage des païens se donna alors pleine carrière en massacrant les chrétiens ; personne ne trouva grâce devant la fureur des ennemis ; ils se conduisirent dans l’intérieur du temple comme des loups dans une bergerie.”
            Ceux qui étaient restés sur les navires pénétrèrent à leur tour dans la ville et massacrèrent la population. Or Hasting s’imaginait avoir pris Rome : lorsqu’il se rendit compte de son erreur, sa colère éclata et il décida de brûler la ville et de piller toute la province. Et Dudon de conclure : “Partout où ils allèrent, le fer et le feu signalèrent leur présence ; aussi leur flotte regorgea de dépouilles et de captifs. Cela fait, ils mirent le cap vers le royaume de France, et traversèrent la Méditerrannée pour y retourner.”
 
            Guillaume de Jumièges puise-t-il à d’autres sources (orales ou écrites) ? Il y ajoute en tout cas des circonstances qui ne figurent pas chez Dudon. En effet, dans le récit de Guillaume, Hasting (“Hastingus”) est associé à Bjørn, qu’il surnomme côtes de fer (“Berno Costæ ferreæ”) : “Les païens,” écrit-il, “sortant en foule des pays de Norvège et de Danemark, avec le fils de leur roi Lodbroc [il fait donc allusion à Ragnarr lo∂brók], qui se nommait Bjørn côtes de fer, et avec Hasting, le plus méchant de tous les païens, affligèrent de toutes sortes de calamités les habitants des rivages de la mer, renversant les cités et incendiant les abbayes.”
            Or dans les Annales de Saint-Bertin, pour l’année 858, une flotte viking commandée par un certain “Berno” apparaît effectivement sur la Seine.
            C’est, selon Guillaume, pour soumettre Rome à la domination de Bjørn que les deux chefs vikings entreprirent cette expédition en Méditerrannée. Guillaume explique aussi qu’ayant découvert que la ville qu’ils avaient pillée était Luna et non Rome, “ils craignirent de ne pouvoir réussir dans de nouvelles entreprises (car la rapide renommée avait déjà instruit les Romains de leurs œuvres profanes) et, ayant tenu conseil, ils résolurent de repartir.”
 
            Il est intéressant de comparer cette version de l’expédition avec la Saga de Ragnarr lo∂brók (Ragnars saga lo∂brókar)[viii], sans doute composée à l’origine vers la fin du XIIIe siècle. Car les fils de Ragnarr (dont l’un, de fait, est nommé Bjørn dans la saga) décidèrent “d’aller piller les royaumes du Sud” et arrivèrent notamment devant la forteresse de... Luna. Voici ce qu’on peut lire au chapitre 14 de la saga : “Ils avaient pris d’assaut presque tous les forts et les châteaux des royaumes du Sud, et ils étaient si connus de par le monde qu’il n’y avait pas un petit enfant qui ne sache leurs noms. Ils n’avaient pas l’intention de s’arrêter avant d’avoir atteint Rome, car on leur avait dit que la ville était grande, peuplée, célèbre et riche. Ils ignoraient seulement si elle était encore loin, et leur armée était si grande qu’ils avaient peine à se ravitailler.”
 
            Et, en définitive, ils renoncèrent à leur projet. Il y a évidemment, entre ce texte et celui de Guillaume, de remarquables points communs.
 
            Robert Wace, le poète jersiais du XIIe siècle, dans son Roman de Rou,[ix] et Benoît de Sainte-Maure, autre poète anglo-normand du XIIe siècle, dans sa Chronique des ducs de Normandie,[x] reproduisent (en vers et en vieux français) les récits de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumièges réunis, en les amplifiant largement. Leurs textes ne sont pas des ouvrages historiques, mais on trouve dans leur version des faits deux éléments nouveaux, qu’ils ont pu puiser à d’autres variantes populaires.
            D’une part, Benoît précise le moment de l’arrivée de Bier [c’est ainsi que nos deux trouvères nomment Bjørn] et d’Hasting à Luna :   
                        “Mais à Noel tut dreitement
                        La vigile le seir devant
                        I pristrent port en l’anuitant,
                        Suef que riens ne s’en esveille.”
[xi]
On sait la prédilection des Vikings à profiter des dimanches et jours de fêtes pour lancer une attaque : comme la Saint-Jean 843 à Nantes ou Pâques 845 à Paris.
            Et d’autre part, tout comme Benoît, Wace fait prédire à un enfant de chœur pendant les matines l’arrivée des Vikings :
                        “Emmi la lechon s’arestut,
                        Altre chose dit k’il ne dut :
                        Ad portum, dist-il, veneris,
                        Chent nés arivent, ço vos dis.”
[xii]

Porto-Venere est une localité voisine de Luna, dont la mention plaide d’ailleurs en faveur d’un certain fondement de la tradition. Seul Benoît utilise cette prophétie pour expliquer que, grâce à cela, la ville put organiser sa défense.
            Le récit de Wace, quoique beaucoup moins long que celui de Benoît, est tout aussi circonstancié. Et on notera l’emphase avec laquelle Benoît s’exprime ; voici par exemple en quels termes il décrit le massacre dans l’église :
                        “Allas ! cum dolerus martire !
                        Hauz cris crient e angoissus,
                        De nule part ne sunt rescus.
                        Braient dames, plorent puceles,
                        A qui l’em coupe braz et mameles.
                        Suz les auters les escervient,
                        Tut detrenchent e tut occient.
                        Tuz est de sanc pleins li mustiers.”
[xiii]
 

            Mais revenons un instant sur la fameuse ruse d’Hasting : ses funérailles feintes en rappellent d’autres, notamment dans deux textes scandinaves.
            Le Danois Saxo Grammaticus, dans la Geste des Danois (Gesta Danorum)[xiv] qu’il rédige à la fin du XIIe siècle, raconte que le roi Frotho, qui assiégeait la ville russe de Paltisca (Poltotsk, sur la Dvina occidentale), ne parvenait pas à la conquérir : il se fit alors passer pour mort et commanda à ses guerriers de célébrer ses funérailles et de lui ériger un tertre.
Les assiégés, voyant la douleur de leurs ennemis, négligèrent la défense et leur ville fut prise. Et Frotho eut à nouveau recours à cette ruse devant les murailles de Lundonia (Londres) : il feignit d’être mort et le gouverneur Dalemannus laissa pénétrer les soldats de Frotho dans sa ville.
            Au début du XIIIe siècle l’Islandais Snorri Sturluson, dans la Saga de Harald l’impitoyable (Haralds saga har∂rá∂a),[xv] évoque les diverses ruses utilisées par le jeune prince Haraldr (futur roi de Norvège) pour prendre les villes de Sicile où il guerroyait (Il prenait part à l’expédition byzantine de 1038 dont le but était de reprendre l’île aux Sarrasins). Et on y trouve, au chapitre 10, l’épisode de sa mort feinte : ses hommes obtinrent qu’il soit inhumé dans la ville et quand son cercueil en eut franchi les portes, toute l’armée varègue s’y précipita.
            On pourrait citer d’autres épisodes semblables : la même ruse permit à Robert Guiscard de conquérir une forteresse de Calabre. Son fils, Boémond, au cours de la première croisade, échappa à ses ennemis en se faisant passer pour mort. Roger Ier, roi normand de Sicile, s’empara pareillement d’un château fort en Grèce, et l’empereur Frédéric II du Mont-Cassin.
            Les Vikings étaient experts en ruses de guerre et, de ce point de vue-là, l’anecdote de Dudon n’est pas irrecevable en soi. Il a même l’avantage d’être le premier à la mettre par écrit. Toutefois il est évident que la légende a pris le pas.
 
            Les chroniques italiennes ignorent pratiquement la prise de Luna par les Vikings. Seul un fragment de Chronique[xvi] dit ceci : “La ville de Luna, en Italie, prise par la ruse par les Normands.”

            En revanche, un géographe italien du XVIIe siècle, Leandro Alberti, rapporte dans un ouvrage intitulé Descrizzione di tutta Italia et publié à Bologne en 1650, une autre curieuse tradition (tout aussi romanesque) concernant la destruction de Luna : il n’y est pas question de Vikings, mais il s’agit malgré tout de funérailles feintes. Le prince de Luna, follement amoureux d’une jeune impératrice, mariée mais tout aussi éprise de lui, imagina une ruse pour convoler ensemble : la jeune femme se prétendit gravement malade et feignit de mourir. Et tandis que ses sujets croyaient l’inhumer, elle rejoignit son amant en secret. Or lorsqu’il vint à découvrir leur perfidie, l’empereur furieux fit raser la ville. 
 
 
 Retour de l’expédition sur la Loire,
en passant par l'enlèvement du roi de Navarre :

 
 
            L’itinéraire suivi ensuite par les Vikings est incertain. Sébastien de Salamanque a beau écrire : “Enfin, après une expédition en Grèce, ils regagnèrent leur patrie, dont ils avaient été absents pendant trois ans,” il est le seul à indiquer que les Vikings soient allés jusqu’en Grèce. Cependant, il est à peu près en accord avec les Annales de Saint-Bertin quant à la durée de l’expédition.
            Pour l’année 862, en effet, ces Annales indiquent qu’une partie des Vikings de la Seine, repoussés par Charles le Chauve, débarquèrent dans la Bretagne de Salomon, et elles précisent : “A eux se joignirent les Danois qui étaient allés en Espagne.” Il s’agit bien des rescapés de l’expédition en Méditerrannée dont elles signalaient le départ quatre ans plus tôt.
 
            En fait, nous retrouvons leurs traces en Espagne. Ibn Idârî les signale ainsi : “Ils retournèrent vers la côte d’Espagne, mais ils avaient déjà perdu plus de 40 de leurs vaisseaux, et quand ils eurent engagé un combat avec la flotte de l’émir Muhammad, sur la côte de Sidonia, ils en perdirent encore deux qui étaient chargés de grandes richesses. Leurs autres navires continuèrent leur route.”
            Ibn al-Atîr s’attarde davantage sur le nouvel affrontement entre les Vikings et la flotte de Muhammad : “Ils incendièrent deux vaisseaux des infidèles,” écrit-il, “et en prirent deux autres, dont le contenu fut mis au pillage. Cet exploit exaspéra les infidèles, dont le redoublement d’ardeur guerrière procura le martyre à un certain nombre de musulmans.”
            Et an-Nuwairî fait pratiquement le même récit : “Pendant leur retour ils rencontrèrent la flotte de l’émir Muhammad, et ayant engagé un combat avec elle, ils perdirent quatre de leurs vaisseaux, dont deux furent brûlés ; ce qui se trouvait dans les deux autres tomba entre les mains des musulmans. Alors les Madjous commencèrent à combattre avec fureur, de sorte qu’un grand nombre de musulmans moururent martyrs."
            Aussi bien Ibn al-Atîr qu’an-Nuwairî évoquent ensuite l’attaque de Pampelune par les Vikings. “Les vaisseaux des Madjous,” écrit Ibn al-Atîr, “s’avancèrent jusqu’à la ville de Pampelune, dont le chef franc Garcia fut fait prisonnier et dut racheter sa vie moyennant 90000 dinars.”

On trouve aussi, chez l’historien hispano-arabe Ibn Hayyân (né à Cordoue en 987 et mort en 1070), l’auteur d’al-Muqtabis[xvii]dont il ne reste malheureusement que des fragments, mention de cette rançon payée par Garcia ibn Wannaquh (estimée ici à 70000 dinars).
    La prise du roi de navarre Garcia par les Vikings , extrait Moi Svein , tome 3.   

 
            Toujours est-il que la flotte ne comptait plus apparemment qu’une vingtaine de navires à son retour dans les eaux bretonnes en 862. Guillaume de Jumièges explique que Bjørn fut ensuite surpris par une tempête au large de l’Angleterre où plusieurs de ses bateaux firent naufrage. Mais pour Benoît, Bjørn et Hasting furent déroutés ensemble vers l’Angleterre par la tempête et c’est là seulement qu’ils se séparèrent, après quoi Hasting revint sur la Loire. Wace, au contraire, envoie curieusement Bjørn guerroyer “en Scire ou en Hungrie” (en Scythie ou en Hongrie)...
  
 
Conclusion
 
 
            Hasting en Méditerranée : de l’histoire à la légende ? Oui, parce qu’autant la réalité de l’expédition est attestée, autant la présentation de son chef relève de la légende.        
                        Légende suscitée par Dudon de Saint-Quentin et ses successeurs, dans la manière même dont ils traitent le personnage d’Hasting qui occupe le devant de la scène au cours de cette expédition qui, sous leur plume, se résume essentiellement à la prise de Luna. Hasting, figure historique sans conteste ! Or, curieusement, aucun récit norrois ne mentionne de héros de ce nom qui se soit taillé pareille renommée, alors qu’au XIe siècle on voit par exemple Raoul Glaber[xviii] se l’accaparer pour faire de lui le fils d’un paysan champenois qui aurait fait carrière en Scandinavie !
            Légende, donc, celle qui entoure Hasting et se greffe sur cette authentique expédition en Méditerranée.
 
 
 
                                                                                  Jean Renaud
                                                                                  Professeur à l’Université de Caen
 



[i] A propos du nom norrois d’Hasting, voir Frederic Amory, “The Viking Hasting in Franco-Scandinavian Legend”, in Saints, Scholars and Heroes, éd. M. King et W. Stevens, Minnesota, 1979.
[ii] Reginonis Chronica, éd. R. Rau, Darmstadt, 1966.
[iii] Annales de Saint-Bertin, éd. F. Grat, J. Vielliard, S. Clémencet, Paris, 1964.
[iv] Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniæ ducum, éd. J. Lair, Caen, 1865. (livre I)
[v] Guillaume de Jumièges, Gesta Normannorum Ducum, éd. J. Marx, Rouen, 1914. (livre I, ch. 9-11)
[vi]Ermentar. Transl. S. Filiberti
[vii] Voir l’étude d’O. Delarc, “Les Scandinaves en Italie”, in Revue des Questions Historiques, tome 31, Paris, 1882.
[viii] Ragnars saga lo∂brókar, éd. G. Jónsson, in Fornaldar Sögur Nor∂urlanda, Reykjavík, 1959. Trad. Jean Renaud, La saga de Ragnarr aux braies velues, à paraître.
[ix] Robert Wace, Le Roman de Rou et des Ducs de Normandie, éd. H. Andresen, Heilbronn, 1877-79.
[x] Benoît, Chronique des ducs de Normandie, éd. F. Michel, Paris, 1936-44.
[xi]“Mais à Noël exactement, le soir de la vigile, ils touchèrent le port à la tombée de la nuit, doucement pour n’éveiller personne.” (Benoît)
[xii]“Il s’arrêta au milieu de la leçon et déclara autre chose qu’il ne devait : à Porto-Venere, fit-il, cent navires arrivent, je vous le dis.” (Wace)
[xiii]“Hélas ! Quelles terribles souffrances ! On entend de grands cris de détresse, mais il ne vient de secours de nulle part. Les dames hurlent, les jeunes filles pleurent ; les ennemis leur coupent les bras et les seins, leur brisent la tête au bas des autels, massacrent et tuent tout ; l’église ruisselle de sang.” (Benoît)
[xiv]Gesta Danorum, éd. J. Olrik et H. Ræder, Copenhague, 1931 (livre II, ch. 1)
[xv] Haralds saga har∂rá∂a, in Heimskringla, éd. B. A∂albjarnarson, Reykjavík, 1941-51. Trad. Régis Boyer, La saga de Harald l’impitoyable, Paris, 1979.
[xvi] cité par Muratori, Antiquit. ital., tome 1, p. 25.
[xvii] Ibn Hayyân, Kitâb al-Muqtabis, éd. M. Antuña, Paris, 1937.
[xviii] Raoul Glaber, Histoires, éd. M. Prou, Paris, 1886.

Hasting 
Hastein


Hasting, un nom qui sème l'effroi chez les moines puisque plus d'un siècle après son passage, les moines se sentent obligés d'écrire, pour la mémoire, tous les récits entretenus par la tradition populaire qui au fil des temps on fait de ce viking, le diable sans doute descendu sur terre.
Car les faits historiques du raid viking en Méditerrannée, connaisent leur apogée avec la prise par la ruse de Luna (Luni), relatée tardivement par Dudon, chanoine de Saint-Quentin qui font rentrer Hasting dans la légende. Un autre chroniqueur Raoul Glaber, nous donne une version qui si elle est originale pour les origines d'Hasting, nous confirme bien qu'il était le viking le plus redouté du monde chrétien : 

Les peuples des Gaules n'avaient pas moins à souffrir alors des incursions et des ravages des Normands. Le nom de Normands leur venait de cet amour du pillage qui les entraînait du fond des provinces septentrionales dans les pays occidentaux, car dans leur langue, nord signifie septentrion, et mint [1]désigne le peuple. C'est pour cela qu'on les appelle Normands, ou peuple du nord. Dans leurs premières incursions, ils restaient dans les parages de l'Océan, se contentant de lever quelques contributions sur les côtes; mais lorsqu'ils eurent formé une nation redoutable, on les vit répandre au loin la guerre sur terre et sur mer, et ils finirent par s'approprier des villes et des provinces.
Dans la suite des temps naquit, près de Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. Il était d'un village appelé Tranquille
[2] à trois milles de la ville; il était robuste de corps, et d'un esprit pervers.  L'orgueil lui inspira dans sa jeunesse du mépris pour la pauvreté de ses parents ; et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait  la flotte. Après avoir quelque temps débuté dans ce méchant métier, il  l’emporta bientôt sur ses compagnons les plus endurcis, par son intelligence, c'est-à-dire par son audace dans le crime. Enfin différentes circonstances ayant concouru à augmenter ses forces et son pouvoir, tous les siens le reconnurent pour leur prince sur terre et sur mer. Trouvant dans ce haut rang une carrière nouvelle ouverte à sa cruauté, et ne voyant dans les fureurs de ses prédécesseurs que des exemples trop modérés pour la sienne, il commença à promener son glaive dans les pays lointains. Bientôt même il vint, avec presque toute la nation qu'il commandait, débarquer sur les côtes supérieures des Gaules, et rendre une funeste visite à cette terre natale qui avait enfanté un tel monstre. Il pénétra, sans éprouver de résistance, dans ce pays, où il porta partout la destruction, le meurtre et l'incendie, plus cruel envers sa patrie que les plus cruels ennemis.
Alors aussi toutes les églises des Gaules qui n'étaient pas défendues par des villes fortifiées ou des
châteaux forts, se virent abandonnées aux derniers outrages, et devinrent la proie des flammes, car il
parcourut toutes les Gaules, emportant avec lui les plus riches dépouilles, avant de ramener ses soldats dans leur pays. Depuis ce temps, Hastings lui-même, et les princes de cette nation qui lui succédèrent, ne manquèrent pas, durant cent ans, de renouveler au loin les mêmes désastres chez tous les peuples des Gaules …


[1] Mann, homme.
[2] Trancault le Repos, Aube entre Troyes et Fontainebleau.

Les Vikings
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